Ce que cache la modernisation
Un envahissant discours publicitaire célèbre aujourd'hui l'obligation du plaisir, présenté quelles qu'en soient les modalités sous les dehors d'une libération. Il exalte le cure du jetable, de la satisfaction immédiate et individuelle, et l' idée que l' on peut tout avoir pour de l' argent. Plus directement, la publicité n'est pas avare d'images "libérées" et tentantes de la prostitution, ni d'invitations à consommer des corps. Alliée objective du marché prostitutionnel, elle pousse - c'est son rôle - à la consommation. Une récente publicité pour des lentilles de contact avait pour slogan: "Je m'en sers, puis je les jette". Placé dans la bouche d'une avenante jeune femme, il ne renvoyait certes pas à des lentilles mais un usage "moderne" d'hommes réduits à leur tour à l' état d'objets...
R écupéré par le système marchand, la libération sexuelle a en partie abouti à faire de la sexualité un objet qui s'achète et se vend: pornographie, messageries, saunas, salons de massage, presse spécialistes... et bien sûr prostitution.
Tous ces "produits" sont désormais présentés comme des conquêtes d'une sexualité libérée. La "morale" n'a plus son mot a dire. Seuls les marchés imposent leur loi.
Ces marchés représentent des enjeux financiers considérables.
S'il est difficile d'évaluer le chiffre d'affaires de la prostitution, on estime qu'il pourrait atteindre une dizaine de milliards de francs annuels en France. On sait qu'il est en constante augmentation, de même que le marché de la pornographie (plus de 8 milliards de dollars aux USA en 1996).
Comme tout marché celui de la prostitution n'a qu'un objectif: se développer. Pour cela, il lui faut créer de nouveaux besoins (le tourisme sexuel en est un parfait exemple), mais aussi élargir l'offre et la demande. Après avoir diversifié la première - femmes, enfants, jeunes hommes - l'industrie de la prostitution cherche aujourd'hui h étendre la seconde: ainsi, certains éros-centers allemands s'adressent désormais aux femmes clientes.
Si ce phénomène est encore anecdotique, il est d'une grande habileté: l'exploitation des femmes, fondement de la prostitution, est ainsi noyée dans leur accès au même "droit" que les hommes. L'exploitation généralisée de tous par tous prend alors les apparences de l'égalité et profite magistralement au grand marché libéral.
Afin de prospérer, ce gigantesque marché s'appuie sur une savante récupération du discours permissif en vogue dans les années 70. Comme le dit fort justement Jean-Claude Guillebaud dans son livre récent "La tyrannie du plaisir": "Du sex-shop au catalogue de VPC, de la sous-culture du porno vidéo à celle d' Internet ou du Minitel rose, nul ne propose ses services ni ses produits sans les accompagner d'un "prêche" libéré qui emprunte sa thématique publicitaire à la vulgate révolutionnaire d'avant-hier. Le «merchandising» du sexe répand une version racoleuse, cauteleuse, pour ne pas dire crapuleuse, des professions de foi des années 70."
Ainsi toute intervention contre le commerce prostitutionnel ou pornographique est-il condamné comme un signe de puritanisme. "Les plus naïfs se laisseront abuser par ce tapage publicitaire travesti en protestation progressiste." Jean-Claude Guillebaud a raison de l'affirmer: "Là se révèle la véritable obscénité contemporaine."
L'usage d'un nouveau vocabulaire, allié à l'idéologie du Tout Économique, aboutissent à faire entrer le proxénétisme dans le champ de la libre et normale entreprise. Les "managers" ou autres "entrepreneurs du sexe" trouvent aujourd'hui leurs lettres de noblesse. Tout est bon pour faire marcher l'économie. Système habile, le proxénétisme s'est adapté avec cynisme aux nouveaux modes de vie et de communication, de l'avion à Internet.
Mais, plus subtilement, il est parvenu à récupérer, et dévoyer, pour son plus grand profit, des idées dans l'air du temps: la liberté de disposer de son corps devient ainsi la liberté de se prostituer... Un "droit", conquête qui doit aller dans le sens de la promotion de la personne, est invoqué pour une exploitation et une dégradation.
En passe d'être banalisé, le proxénétisme, il est bon de le rappeler, est lié au trafic de drogue, au trafic d'armes, au grand banditisme. Des réseaux d'une extrême brutalité sévissent plus que jamais en Europe et dans le monde.
Nos sociétés trouvent encore normal, au moment même où elles luttent contre toutes les autres formes d'abus sexuels, que les hommes aient droit, au nom de l'argent, à l'accès au corps et au sexe de l'autre.
Si ces sociétés continuent de montrer du doigt les personnes prostituées (malgré tous les discours de tolérance), si elles s'émeuvent (rarement) des agissements des proxénètes, elles jugent légitime le comportement des clients...
Tant que cette légitimité ne sera pas remise en cause, le monde de la prostitution prospérera et les trafiquants ne cesseront pas leurs lucratifs agissements... ·
Prostitution et Société - N' 121 - Avril - Mai - Juin 98