Le Discours moderniste sur la prostitution


Les "travailleurs sexuels" font une entrée massive dans les travaux des chercheurs et les textes internationaux. Le choix du terme part peut-être d'un bon sentiment. Sans doute exprime-t-il la volonté de marquer du respect pour les personnes, le souci de ne pas exclure. En réalité, il aboutit à la normalisation de la prostitution, à l'évacuation de toute réflexion de fond sur le sujet.

L'interrogation éthique que soulève la prostitution, les atteintes aux droits humains qu'elle met en jeu sont dissoutes dans les péripéties du vocabulaire, remplacées par la connotation "travailleur" qui légitime l'idée superficielle d'un métier comme un autre. La banalisation de cette expression fait le jeu des partisans de la légalisation de la prostitution. Le "service sexuel" est un terme de plus en plus répandu.

Il accrédite l'idée que le sexe/marchandise est une donnée indiscutable de l'économie moderne, il fait de la prostitution un "emploi de proximité". La sexualité elle-même, comme les êtres humains, est aujourd'hui « chosifiée », "marchandisé". Ayant perdu une grande partie de sa valeur symbolique, elle est réduite à une fonction hygiénique.

Toute notion morale - au sens large - est évacuée des termes, au profit de la seule dimension économique. Et l'économie étant devenue la seule loi, l'autorité suprême de nos sociétés, qui s'aviserait - sous peine de passer pour rétrograde - de discuter? Ces mots sonnent la fin de tout questionnement, de toute prise de conscience sur un phénomêne qui, faut-il le rappeler, est assimilé à l'esclavage par I'ONU (1974, Groupe de Travail sur l'Esclavage de la Commission des Droits de l'Homme).

Ils donnent également à penser que la prostitution n'est qu'un comportement individuel, une simple expression de la liberté sexuelle.

Prostitution libre

L'affirmation tonitruante - en particulier sur les plateaux de télévision - de "liberté" de se prostituer occulte quatre réalités essentielles:

- le rô1e de l'énorme industrie qui pousse femmes, enfants, jeunes gens à la prostitution, et dont la philanthropie n'est pas le but.

-les souffrances qui sont le lot des personnes prostituées, souffrances subies dans le silence et l'indifférence.

-la responsabilité des clients, pour qui l'argent est un moyen de se dédouaner, d'acquérir un droit à l'irresponsabilité et à l'indifférence vis-à-vis d'autrui. "J'ai payé, j'ai tous les droits."

-la responsabilité de la société tout entière qui tolère, voire encourage cette exploitation quotidienne, croissante et généralisée, au nom de mythes et d'idées fausses.

Une phrase du sociologue François de Singly se révèle sur cette question singulièrement éclairante: "L'un des excès de cette société purement individualiste naît du fait que la logique individualiste occulte les rapports de force."

Précisément, le consentement individuel - ou prétendu tel (qu'est-ce donc que le "consentement" à sa propre exploitation ?) - ne saurait suffire à justifier un systeme d'exploitation. Que certaines personnes soient parvenues à préserver un relatif espace de "liberté" à l'intérieur de l'apartheid ou de l'esclavage, n'en constitue en aucune manière la justification.

Ce "choix" individuel s'appuie sur une idée de la liberté qui fail le jeu de la loi du plus fort et de la loi du profit; qui fait en un mot le jeu du proxénétisme en lui donnant plus de sécurité et de légitimité qu'il n'en a jamais rêvé. La prostitution "libre" relève, non de la liberté, mais du libéralisme.

 

Prostitution et Société - N' 121 - avril - mai - juin 98